posts
La paroisse contre le supermarché
La paroisse contre le supermarché

Il est devenu presque banal d’entendre un catholique expliquer qu’il fait cinquante, quatre-vingts, parfois cent kilomètres chaque dimanche pour assister à une messe qui lui convient mieux.
La chose paraît normale.
Elle est même souvent présentée comme un signe de fidélité.
On dira :
« Je vais là où la liturgie est belle. »
Ou bien :
« Je vais là où la doctrine est sûre. »
Ou encore :
« Je vais là où le prêtre prêche correctement. »
Tout cela peut sembler légitime.
Et parfois, dans certaines circonstances, cela l’est.
Mais ce comportement révèle aussi quelque chose de beaucoup plus profond : nous avons changé de manière de concevoir l’Église.
Nous ne nous demandons plus d’abord :
« De quelle paroisse suis-je ? »
Nous nous demandons :
« Quelle messe me convient ? »
Ce déplacement est immense.
Il signifie que la paroisse n’est plus spontanément vécue comme une appartenance, mais comme une offre.
Le fidèle n’est plus d’abord un paroissien.
Il devient un usager.
Et parfois même un consommateur de liturgie.
La paroisse n’est pas une messe d’une heure
Notre erreur moderne commence ici.
Nous réduisons la paroisse à l’église paroissiale, puis l’église paroissiale à la messe dominicale, puis la messe dominicale à une prestation liturgique plus ou moins réussie.
Or la paroisse traditionnelle n’était pas cela.
Elle n’était pas simplement le bâtiment où l’on allait le dimanche.
Elle n’était pas un guichet sacramentel.
Elle n’était pas un service religieux local.
Elle était le village chrétien.
Elle était le territoire.
Elle était la communauté.
Elle était la vie commune.
Elle était le lieu où l’on naissait, où l’on travaillait, où l’on priait, où l’on se mariait, où l’on enterrait ses morts.
La paroisse ne durait pas une heure le dimanche matin.
Elle durait vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Elle englobait la vie.
Quand le paysan partait faucher son champ le lundi matin, il ne sortait pas de la vie paroissiale.
Quand il réparait une clôture avec son voisin, il ne sortait pas de la vie paroissiale.
Quand les familles participaient aux Rogations, aux processions, aux fêtes patronales, à l’entretien de l’église, à la charité envers les pauvres du lieu, elles ne faisaient pas une activité religieuse accessoire.
Elles vivaient la paroisse.
La messe dominicale n’était donc pas la totalité de la paroisse.
Elle en était le sommet.
C’est très différent.
Une réalité juridique, sociale et spirituelle
La paroisse traditionnelle est une réalité juridique.
Le fidèle appartient à une juridiction.
Il dépend d’un diocèse.
Il dépend d’un curé.
Il possède un pasteur propre.
Le concile de Latran IV, en 1215, impose à chaque fidèle de se confesser au moins une fois par an à son propre prêtre, proprio sacerdoti.
Cette expression est capitale.
Elle suppose que le fidèle n’est pas un individu religieux autonome passant d’une communauté à l’autre selon ses préférences.
Il relève d’un pasteur déterminé.
Son curé connaît ses fidèles.
Il connaît les familles.
Il connaît les situations.
Il connaît les pauvres.
Il connaît les scandales.
Il connaît les querelles.
Il connaît les mariages.
Il connaît les baptêmes.
Il connaît les morts.
Il n’est pas seulement celui qui célèbre la messe.
Il est le chef pastoral d’une communauté réelle.
Le Concile de Trente renforcera encore cette dimension en ordonnant la tenue des registres paroissiaux. Baptêmes, mariages, sépultures : la vie chrétienne est inscrite dans une communauté identifiable.
Être chrétien, ce n’est donc pas seulement recevoir des sacrements valides.
C’est appartenir à un corps.
La famille comme Église domestique
Mais il faut encore descendre d’un niveau.
La paroisse n’est pas seulement une relation entre un individu et son curé.
Elle est une articulation de familles.
La cellule première de la vie chrétienne n’est pas l’individu isolé.
C’est la maison.
C’est la famille.
C’est ce que la tradition chrétienne appellera l’Église domestique.
Le père de famille n’est évidemment pas un prêtre au sens sacramentel.
Il ne remplace pas le curé.
Il ne possède pas le pouvoir d’ordre.
Mais dans l’ordre domestique, il exerce une véritable responsabilité spirituelle.
Il est chef de maison.
Il conduit sa famille.
Il protège.
Il pourvoit.
Il enseigne.
Il corrige.
Il bénit.
Il introduit les siens dans la vie chrétienne.
Il veille à ce que les enfants soient baptisés, instruits, conduits à la messe, formés à la prière, gardés dans la foi.
La mère possède évidemment une mission irremplaçable dans cette Église domestique, souvent plus intime, plus quotidienne, plus profonde encore dans la première formation religieuse des enfants.
Mais l’ordre familial chrétien suppose bien une tête domestique.
La paroisse traditionnelle n’est donc pas une foule d’individus rassemblés devant un autel.
Elle est une communion de maisons chrétiennes.
Chaque foyer est une petite Église.
La paroisse est la communion visible de ces Églises domestiques autour de leur pasteur propre.
C’est pourquoi l’effondrement de la paroisse et l’effondrement de la famille chrétienne sont liés.
Quand le père cesse d’être chef spirituel de sa maison, la famille devient un agrégat d’individus.
Quand la paroisse cesse d’être une communauté territoriale, elle devient un agrégat de consommateurs religieux.
Dans les deux cas, le même principe moderne agit : la dissolution des appartenances reçues au profit de choix individuels.
La paroisse comme village chrétien
Il faut donc retrouver cette évidence : la paroisse, c’est le village.
Non pas seulement au sens administratif.
Mais au sens organique.
La paroisse, c’est le territoire où des familles chrétiennes vivent sous le regard de Dieu, autour d’une église, d’un cimetière, d’un curé, de fêtes communes, de pauvres communs, de morts communs, de devoirs communs.
Elle est faite de voisins que l’on n’a pas choisis.
De familles que l’on n’a pas choisies.
De pauvres que l’on n’a pas choisis.
De pénibles que l’on n’a pas choisis.
De saints que l’on n’a pas choisis.
De pécheurs que l’on n’a pas choisis.
C’est précisément cela qui fait une communauté.
La communauté chrétienne n’est pas d’abord une affinité.
Elle est une charge reçue.
Le voisin n’est pas mon prochain parce qu’il me ressemble.
Il est mon prochain parce qu’il est là.
La paroisse rend cette vérité concrète.
Elle empêche le christianisme de devenir une spiritualité abstraite.
Elle oblige à aimer des personnes réelles, dans un lieu réel, avec des contraintes réelles.
Le christianisme est une religion de l’Incarnation
Ce point est théologiquement décisif.
Le christianisme n’est pas une religion de l’idée pure.
Il est la religion de l’Incarnation.
Dieu ne sauve pas l’humanité en général.
Le Verbe ne se fait pas concept.
Il se fait chair.
Il naît dans une famille.
Dans une généalogie.
Dans un peuple.
Dans une langue.
Dans une ville.
Dans une province.
Sous un empire déterminé.
Le Christ naît à Bethléem.
Il grandit à Nazareth.
Il prêche en Galilée.
Il meurt à Jérusalem.
L’Incarnation est située.
Elle est territoriale.
Elle est historique.
Elle est locale.
La catholicité ne signifie donc pas l’effacement des lieux.
Elle signifie leur ordination à l’universel.
Les Apôtres ne fondent pas une communauté virtuelle et indifférenciée.
Ils fondent des Églises locales.
Jérusalem.
Antioche.
Corinthe.
Éphèse.
Rome.
La foi chrétienne se transmet toujours quelque part.
Par quelqu’un.
Dans une langue.
Dans un rite.
Dans une maison.
Dans une Église locale.
La paroisse est l’une des formes historiques les plus fortes de cette logique d’Incarnation.
Elle est l’Église rendue locale, visible, habitable.
La doctrine sociale et les corps intermédiaires
La doctrine sociale de l’Église repose elle aussi sur cette anthropologie.
L’homme n’est pas un individu abstrait placé face à l’État ou face au marché.
Il appartient naturellement à des communautés.
La famille.
Le village.
La paroisse.
Le métier.
La commune.
La province.
La nation.
Ces corps intermédiaires ne sont pas des options décoratives.
Ils forment l’épaisseur humaine de la société.
Léon XIII rappelle constamment que l’homme vit dans des sociétés naturelles antérieures à l’État.
Pie XI formulera avec force le principe de subsidiarité : ce qui peut être accompli par une communauté inférieure ne doit pas être absorbé par une instance supérieure.
Or la paroisse est précisément un corps intermédiaire.
Elle n’est pas une administration religieuse.
Elle n’est pas une association volontaire de sensibilités compatibles.
Elle est une communauté territoriale stable, articulée aux familles, aux métiers, aux pauvres, aux morts, aux fêtes, au calendrier liturgique.
Quand cette paroisse disparaît, ce n’est pas seulement une structure pastorale qui s’affaiblit.
C’est une médiation sociale qui meurt.
Voyager n’était pas consommer
On objectera que les fidèles ont toujours voyagé.
C’est vrai.
Il y avait des pèlerinages.
Des marchands.
Des étudiants.
Des soldats.
Des clercs itinérants.
Des foires.
Des routes.
Des sanctuaires.
Des abbayes.
Des chapelles seigneuriales.
Des églises conventuelles.
Il serait donc absurde de prétendre que tout fidèle médiéval restait enfermé toute sa vie dans sa paroisse.
Mais cette objection ne détruit pas la thèse.
Elle la confirme.
Car ces mobilités étaient pensées comme des exceptions à une norme territoriale.
Le voyageur restait membre de son Église.
Il était accueilli ailleurs.
Il ne devenait pas un consommateur religieux autonome.
Les anciennes litterae commendatitiae, les lettres de recommandation, expriment parfaitement cette logique.
Celui qui voyage ne se présente pas comme un individu déraciné.
Il vient de quelque part.
Il appartient à une Église.
Il est connu d’un pasteur.
Il peut être recommandé.
Même dans la mobilité, l’enracinement demeure.
La différence avec notre époque n’est donc pas que les anciens ne bougeaient jamais.
La différence est que nous avons transformé l’exception en norme.
Le grand renversement moderne
La modernité remplace partout les appartenances reçues par des appartenances choisies.
On choisit son école.
On choisit son réseau.
On choisit sa communauté.
On choisit son quartier.
On choisit son identité.
On choisit même parfois sa tradition.
Ce mouvement touche aussi l’Église.
Nous ne recevons plus spontanément notre paroisse comme le lieu où Dieu nous a placés.
Nous cherchons la communauté qui correspond à nos attentes.
Nous évaluons.
Nous comparons.
Nous sélectionnons.
Nous quittons.
Nous revenons.
Nous changeons.
Nous optimisons.
C’est exactement la logique du consommateur.
Et cette logique peut très bien se parer de motifs religieux excellents.
On peut consommer du grégorien.
On peut consommer du sermon doctrinal.
On peut consommer de la liturgie traditionnelle.
On peut consommer du silence.
On peut consommer de l’encens.
On peut consommer de la ferveur communautaire.
Le produit peut être très noble.
La logique reste celle du marché.
Le paradoxe traditionaliste
C’est ici que le paradoxe devient douloureux.
Les catholiques attachés à la Tradition défendent souvent avec raison une liturgie ancienne, une doctrine ancienne, une morale ancienne.
Mais beaucoup vivent concrètement l’Église selon une anthropologie moderne.
Ils choisissent leur messe.
Ils choisissent leur prêtre.
Ils choisissent leur communauté.
Ils choisissent leur ambiance.
Ils choisissent leur réseau.
Ils font parfois des dizaines ou des centaines de kilomètres pour rejoindre une communauté qui leur ressemble davantage.
Encore une fois, il ne s’agit pas de nier les crises.
Il existe des paroisses où la doctrine est mal transmise.
Il existe des abus liturgiques.
Il existe des prédications faibles, ambiguës ou parfois scandaleuses.
Il existe des situations dans lesquelles un fidèle peut avoir de justes raisons de chercher ailleurs.
Mais il faut nommer ce qui se passe.
Lorsqu’une exception devient le mode normal de la vie chrétienne, elle finit par produire une autre ecclésiologie.
On peut défendre l’ancienne messe tout en vivant une conception moderne de la paroisse.
On peut défendre la Tradition tout en détruisant pratiquement l’enracinement paroissial.
On peut refuser Vatican II le dimanche tout en vivant comme un libéral moderne le reste de la semaine.
Le problème n’est donc pas seulement liturgique.
Il est anthropologique.
Le fidèle ou l’usager
La question décisive est simple :
Suis-je membre d’un corps ou usager d’un service ?
Si je suis membre d’un corps, je reçois ma paroisse.
Je reçois mon curé.
Je reçois mes voisins.
Je reçois les pauvres.
Je reçois les pénibles.
Je reçois les devoirs attachés à mon lieu.
Je participe à une vie qui ne se réduit pas à mon goût.
Mais si je suis usager d’un service, alors je compare.
Je note.
Je sélectionne.
Je pars si le produit ne me satisfait plus.
La paroisse devient un prestataire.
La messe devient une offre.
Le curé devient un fournisseur.
La Tradition devient une marque.
Et le fidèle devient un client.
La disparition du père et la disparition du paroissien
Il faut voir aussi le lien entre la crise paroissiale et la crise paternelle.
Dans l’ordre traditionnel, le père de famille conduit sa maison vers Dieu.
Il ne délègue pas entièrement la vie religieuse à une institution extérieure.
Il n’est pas un simple chauffeur qui emmène les enfants à la messe.
Il est responsable de l’ordre chrétien de sa maison.
La prière familiale.
La bénédiction des repas.
L’observance du dimanche.
Le respect des fêtes.
La transmission des commandements.
La charité envers les pauvres.
L’honneur rendu aux morts.
Le lien avec le curé.
Le lien avec la paroisse.
Tout cela relève de sa charge.
Lorsque le père disparaît comme chef spirituel de l’Église domestique, la famille devient religieusement passive.
Elle attend que le prêtre produise du religieux.
Elle vient recevoir une prestation.
Elle ne se comprend plus comme une maison chrétienne insérée dans une paroisse chrétienne.
Et lorsque les familles ne sont plus des Églises domestiques, la paroisse ne peut plus être une communion de maisons.
Elle devient une assemblée d’individus.
C’est pourquoi la restauration paroissiale ne pourra jamais être seulement liturgique.
Elle devra être familiale.
Elle devra être domestique.
Elle devra être paternelle.
Retrouver la paroisse
Retrouver la paroisse ne signifie pas nier les crises.
Cela ne signifie pas qu’il faille subir passivement n’importe quel abus.
Cela ne signifie pas que toute mobilité soit mauvaise.
Cela ne signifie pas que les paroisses personnelles, les sanctuaires, les monastères ou les communautés particulières soient illégitimes.
Cela signifie simplement qu’il faut cesser de prendre l’exception pour la norme.
La norme chrétienne n’est pas le nomadisme liturgique.
La norme chrétienne est l’enracinement.
Une famille chrétienne.
Dans une maison.
Dans un village.
Dans une paroisse.
Sous un pasteur.
Avec des voisins.
Des pauvres.
Des morts.
Des fêtes.
Des devoirs.
Des conflits.
Des pardons.
Des œuvres.
Des bénédictions.
Une vie.
La paroisse n’est pas un endroit où l’on va.
C’est un lieu où l’on appartient.
Conclusion : sommes-nous encore des paroissiens ?
La grande question n’est donc pas :
« Où puis-je trouver la meilleure messe ? »
La grande question est :
« Suis-je encore capable d’appartenir ? »
Car la modernité ne détruit pas seulement les rites.
Elle détruit les appartenances.
Elle transforme les familles en individus.
Les villages en zones résidentielles.
Les métiers en emplois.
Les patries en administrations.
Les paroisses en offres religieuses.
Et les fidèles en consommateurs.
Le drame n’est pas seulement que certains catholiques choisissent leur messe comme on choisit un restaurant.
Le drame est qu’ils ne voient même plus le problème.
Ils croient défendre la Tradition.
Mais ils ont déjà accepté l’une des plus grandes victoires de la modernité : la déterritorialisation de la vie chrétienne.
La Tradition ne consiste pas seulement à conserver une forme liturgique.
Elle consiste aussi à retrouver une manière chrétienne d’habiter le monde.
Une maison.
Une famille.
Une paroisse.
Un village.
Un curé.
Des morts.
Des pauvres.
Une terre.
Un autel.
Sans cela, il restera peut-être de belles messes.
Mais il n’y aura bientôt plus de paroissiens.
Notes et pistes de lecture
- Concile de Latran IV, canon 21, Omnis utriusque sexus, sur la confession annuelle au propre prêtre.
- Concile de Trente, discipline des registres paroissiaux.
- Code de droit canonique de 1983, canon 515, sur la paroisse comme communauté stable de fidèles.
- Code de droit canonique de 1983, canon 518, sur le principe territorial de la paroisse.
- Catéchisme de l’Église catholique, §1655-1658, sur la famille comme Église domestique.
- Concile Vatican II, Lumen gentium, §11, sur la famille comme Église domestique.
- Léon XIII, Rerum novarum, sur les sociétés naturelles et les corps intermédiaires.
- Pie XI, Quadragesimo anno, sur le principe de subsidiarité.
- Simone Weil, L’Enracinement, sur l’enracinement comme besoin fondamental de l’âme humaine.
- Gabriel Le Bras, Institutions ecclésiastiques de la Chrétienté médiévale.
- Jean Gaudemet, Le gouvernement de l’Église à l’époque classique.
- Alasdair MacIntyre, After Virtue, sur les traditions comme formes de vie incarnées.
- Ivan Illich, La convivialité, sur la critique de la société de services.