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La société du consentement forcé
La société du consentement forcé
De l’homo œconomicus à l’homme nudgé et résilient
Il fut un temps où le pouvoir s’imposait par la force.
La contrainte était visible, la violence identifiable, l’oppresseur nommable.
Ce temps est révolu.
Non parce que le pouvoir se serait humanisé,
mais parce qu’il a changé de technologie.
Aujourd’hui, le pouvoir ne contraint plus.
Il fait consentir.
Et ce consentement — présenté comme libre, rationnel, éclairé — est devenu
l’alibi moral absolu de la domination moderne.
I – L’âge d’or de l’homo œconomicus (ou le mythe nécessaire)
Le libéralisme classique repose sur une fiction fondatrice :
l’homo œconomicus.
Un individu :
- rationnel,
- autonome,
- informé,
- maximisant son intérêt personnel.
Ce modèle n’a jamais décrit l’homme réel.
Mais il a permis une chose essentielle : sacraliser le contrat.
Si l’homme est rationnel,
alors le contrat est juste.
S’il est libre,
alors le consentement est moral.
S’il choisit,
alors il est responsable.
Toute la morale libérale repose sur cette chaîne logique fragile.
Le problème n’est pas qu’elle soit fausse.
Le problème est qu’elle soit indispensable au système.
II – Les années 70 : l’effondrement théorique
À partir des années 60–70, la réalité devient impossible à nier.
Les individus :
- ne maximisent pas,
- se trompent systématiquement,
- agissent contre leurs intérêts,
- répètent des erreurs prévisibles.
L’homme réel ne correspond pas au modèle.
C’est un échec théorique majeur.
Et dans un monde gouverné par des modèles, un modèle faux est un risque politique.
Car si l’homme n’est pas rationnel :
- le marché ne s’autorégule plus,
- le contrat perd sa valeur morale,
- le consentement devient douteux.
Il faut donc changer de paradigme,
sans renoncer au contrôle.
III – De la rationalité à la prévisibilité : naissance de l’ingénierie comportementale
C’est ici que la bascule s’opère.
Herbert Simon (Nobel 1978) parle de rationalité limitée.
Kahneman et Tversky démontrent les biais cognitifs (Nobel 2002).
Richard Thaler théorise le nudging (Nobel 2017).
Le constat est simple, brutal, définitif :
L’homme n’est pas rationnel,
mais il est prévisible dans son irrationalité.
C’est une découverte capitale.
Un homme rationnel est difficile à gouverner sans contrainte.
Un homme irrationnel mais prévisible est parfaitement gouvernable.
Le pouvoir ne doit plus convaincre.
Il doit configurer l’environnement du choix.
IV – Le nudging : contraindre sans contraindre
Le nudging ne force pas.
Il oriente.
Il ne dit pas :
« Tu dois »
Il dit :
« La plupart des gens font comme ça »
« C’est plus simple »
« C’est recommandé »
Le refus reste possible — en théorie.
Mais il devient :
- coûteux,
- marginal,
- suspect,
- socialement pénalisant.
C’est la naissance d’un pouvoir post-autoritaire :
- sans violence visible,
- sans interdiction explicite,
- sans responsable identifiable.
V – Le consentement n’est plus un acte, mais un produit
À partir de là, le consentement change de nature.
Il n’est plus :
- l’expression d’une volonté souveraine,
- le fondement moral du contrat.
Il devient :
- un résultat attendu,
- une variable comportementale,
- un indicateur de conformité.
Le système ne se demande plus :
« Est-ce juste ? »
Mais :
« Comment obtenir l’adhésion sans résistance ? »
Le consentement n’est plus préalable.
Il est fabriqué.
VI – Nominalisme contre réalisme : le cœur invisible du conflit
Ce qui se joue ici n’est pas seulement économique, juridique ou politique.
C’est un conflit épistémologique et ontologique ancien, mais jamais aussi visible.
D’un côté, le réalisme.
De l’autre, le nominalisme.
Le réaliste part du réel :
- des corps,
- des relations,
- des situations vécues,
- des asymétries concrètes,
- de la souffrance effective.
Pour lui, les concepts viennent après la réalité,
et n’ont de valeur que s’ils la décrivent fidèlement.
Le nominaliste, lui, part des noms :
- des modèles,
- des catégories,
- des indicateurs,
- des procédures,
- des métriques.
Pour lui, c’est le modèle qui fait la réalité.
Ce qui n’est pas nommé, mesuré, formalisé n’existe pas politiquement.
La domination moderne est nominaliste.
Elle ne nie pas la souffrance.
Elle la recouvre de concepts.
On ne parle plus de contrainte, mais de consentement.
On ne parle plus d’exploitation, mais de contrat.
On ne parle plus d’injustice, mais de résilience.
Le mot remplace le réel.
Le modèle efface l’expérience.
VII – Quand le nominalisme devient une technologie de pouvoir
Le passage de l’homo œconomicus à l’homme nudgé n’est pas une rupture.
C’est un perfectionnement nominaliste.
L’homme n’est plus décrit tel qu’il est,
il est reconfiguré pour correspondre au modèle.
Ce n’est plus la réalité humaine qui limite la théorie.
C’est la théorie qui encadre la réalité humaine.
Le consentement n’est plus jugé à l’aune du vécu.
Il est validé parce qu’il porte le bon nom.
C’est là que le nominalisme cesse d’être une erreur philosophique
et devient une arme de gestion des populations.
VIII – Le mensonge libéral du contrat
Les libéraux continuent pourtant de sacraliser le contrat.
Ils parlent :
- de liberté contractuelle,
- de choix individuel,
- de responsabilité personnelle.
Mais ils se gardent bien d’aborder l’asymétrie des parties.
Or un contrat n’est moral que si les parties sont comparables :
- en information,
- en pouvoir,
- en capacité de refus,
- en coût de sortie.
Un salarié face à une multinationale,
un patient face à une institution médicale,
un citoyen face à l’État,
un utilisateur face à une plateforme mondiale
ne sont pas des volontés symétriques.
Sacraliser le contrat sans analyser l’asymétrie, ce n’est pas défendre la liberté, c’est blanchir la domination.
IX – Le droit comme technologie de capture
Le droit moderne ne protège plus le faible.
Il organise l’asymétrie.
Il transforme :
- la nécessité en choix,
- la contrainte en consentement,
- la violence en procédure.
Le contrat devient un outil de légitimation, non de justice.
Le pouvoir n’impose plus.
Il fait signer.
X – La résilience : faire participer la victime à sa propre domination
Lorsque la violence devient trop visible, le système change encore de registre.
Il ne parle plus de justice.
Il parle de résilience.
« Il va falloir s’adapter »
« Apprendre à vivre avec »
« Se reconstruire »
La violence n’est plus un problème politique.
Elle devient un défi psychologique individuel.
Si tu souffres :
- c’est que tu manques de résilience.
Si tu craques :
- c’est que tu n’as pas su t’adapter.
La résilience est l’étage final de la domination :
celui où la victime devient co-actrice de sa propre tragédie.
Le système agit sur ton environnement,
puis exige que tu t’adaptes intérieurement aux conséquences.
Conclusion – Après l’homme rationnel, l’homme gérable
L’homo œconomicus est mort.
Non parce qu’il était trop idéaliste,
mais parce qu’il empêchait le contrôle total.
À sa place est né :
- l’homme comportemental,
- l’homme nudgé,
- l’homme résilient,
- juridiquement libre,
- moralement responsable,
- matériellement captif.
Le pouvoir moderne ne cherche plus l’obéissance.
Il cherche l’adhésion produite.
Et tant que cette adhésion fabriquée continuera d’être appelée
« consentement »,
la stabulation humaine pourra se perfectionner
sans chaînes,
sans cris,
sans révolte.