Peine De Mort Et Sociétés
« Le bourreau est la base de toute société : ôtez-le, et l’ordre se dissout dans la confusion. » — Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg
Introduction
Depuis quelques mois, ma réflexion se porte sur le sujet de la peine de mort.
Cela s’inscrit dans cette démarche de remise en cause des lieux communs modernistes.
Tout commença lorsqu’un ami m’expliquait que les Romains (antiques) avaient pour habitude d’interdire la peine de mort aux peuples qu’ils envahissaient et colonisaient.
Cela m’a interpellé puisqu’étant catholique, tous les dimanches nous célébrons le sacrifice de notre Seigneur Jésus-Christ, sacrifice qui prouve parfaitement cette habitude.
Les Hébreux, étant colonisés et sous occupation romaine en Palestine, et ne pouvant prononcer de peine de mort, furent obligés de porter l’affaire devant l’autorité romaine (Ponce Pilate).
De cette interdiction découle tout le reste : la fondation de l’ère chrétienne.
Et l’entrée de l’humanité dans l’Histoire et l’âge adulte.
Qu’est-ce qu’un collectif ?
Dans le monde moderne, la définition d’un collectif est exclusivement positiviste, au sens où il s’agit essentiellement de définir et consolider les critères d’inclusion. S’ensuit alors une suite de critères, de droit, de symbole d’union.
Cette démarche est imparfaite puisque la simple récitation des critères d’inclusion vous fait appartenir au collectif.
Cela n’agit qu’au niveau administratif et occulte la dimension organique du collectif.
Il manque les critères d’exclusion.
Un collectif sain intègre autant les critères d’inclusion que d’exclusion.
Un corps sain est capable de détruire les cellules malsaines. La santé dégénère quand le corps n’est plus capable d’exclure les cellules dégénérées et morbides.
Un collectif n’est pas la simple agrégation d’individus, mais est en lui-même un organisme vivant, transcendant les individualités (on peut relier cela au gestaltisme).
C’est un constat anthropologique.
Durkheim¹, par exemple, explique que la société n’existe que lorsqu’elle se pense elle-même comme un tout. C’est-à-dire lorsqu’elle distingue ce qui lui appartient de ce qui la nie.
Marcel Mauss², lui, explique que le collectif ne se maintient pas seulement par inclusion, mais par la réciprocité des devoirs, et donc sur la possibilité d’exclure celui qui trahit le pacte. Sans cette dynamique, et sans la sanction du refus, le groupe se désagrège.
Ferdinand Tönnies³, lui, nous explique que “La communauté repose sur l’essence organique de la vie commune. La société moderne sur le calcul.” Il oppose ainsi les communautés vivantes aux agrégations d’intérêts.
René Girard⁴, va plus loin, puisqu’il formule que le fondement des collectifs relève de la logique sacrificielle, et par le fait de se rassembler autour de la victime expiatoire. Cela induit que le collectif se base aussi sur ce qui doit être retranché, exclu, et non pas seulement sur ce qui doit être inclus et ajouté.
Arnold Gehlen⁵, va lui encore au-delà. Il stipule que la communauté est un organe vital à l’homme. Cela définit la communauté comme organique, et ayant un rôle premier dans la vitalité des individus.
Pour ma part, je considère que la principale raison de la dimension sociale de l’homme, c’est l’optimisation de la résistance au stress, la communauté permettant de diminuer les effets de celui-ci sur les individus composant le collectif. La dépendance organique de l’individu à la communauté est essentielle pour canaliser l’angoisse, réduire l’incertitude et partager le stress, qui serait insurmontable dans l’isolement.
Dès lors, la capacité à exclure, jusqu’à l’élimination physique d’un individu, est un élément essentiel de constitution du collectif.
C’est en particulier la fonction première de la justice et de l’organe judiciaire au sein du collectif.
Cela amène tout naturellement au rôle essentiel de la peine de mort comme socle du collectif.
Peine de mort et collectif
Le collectif étant organique dans sa plénitude incluante et excluante, la justice du collectif en est le système immunitaire.
Comme le corps peut détruire des cellules malsaines, morbides, la société se dote des moyens d’éliminer les individus les plus dangereux de son collectif.
La peine de mort est l’acte ultime d’immunité collective, éliminant de la communauté ce qui lui porte atteinte.
René Girard (encore lui) nous dit : “Toute communauté se fonde sur la possibilité de désigner celui qui peut être mis à mort.”
L’histoire, l’anthropologie, nous montre que toutes les sociétés humaines ont lié la justice à la sacralité. De l’échafaud médiéval, aux sacrifices rituels archaïques, la mise à mort n’est jamais un simple outil de coercition, c’est un acte de purification où le collectif affirme sa cohésion.
Abolir la peine de mort, c’est avant tout détruire l’immunité du corps social.
Et sans immunité, le corps social se disloque, la raison d’être du collectif n’existant plus.
Vous pouvez vous révolter autant que vous voulez contre cette idée, la réalité contemporaine donne raison à ce principe :
depuis l’abolition de la peine de mort en France, la justice n’est même plus capable d’expulser des OQTF, qui font ensuite la une des journaux pour les atrocités criminelles qu’ils perpètrent dans l’environnement propice de l’impuissance stérile d’une somme d’individus.
Là où les Antiques pratiquaient la peine de mort pour quémander des faveurs des dieux, sacrifiant aux idoles, le christianisme a opéré une rupture radicale : le sacré n’est plus à supplier mais à assumer.
Le sacrifice de notre Seigneur Jésus-Christ, découlant d’une parodie de justice d’un peuple dont les juges avaient perdu leur fonction sacrée de condamner, rendus simples commentateurs mondains de la loi divine (le sanhédrin émasculé de son pouvoir), permet d’intérioriser le sacré en chacun.
Dès lors, juger, punir, voire exécuter n’est plus un acte magique, mais un acte de responsabilité. On arrêta de tuer pour plaire aux dieux, mais on assume la sacralité de la vie en tranchant la main tremblante devant Dieu.
Ainsi, la peine de mort, dans l’ère chrétienne, est le sommet de la sophistication morale, sanctifiant la communauté. Pas de vengeance, mais recherche de vérité. On ne tue plus pour dominer mais pour préserver l’ordre du vivant.
Sur cette nouvelle morale, s’élève la civilisation chrétienne, qui conquit le monde — et les étoiles (enfin, la lune).
Simplement parce que la peine de mort, enfin morale et civilisée (adulte), garantissait des communautés saines où les individus pouvaient prospérer et se multiplier, avec un fort sentiment d’appartenance et une haute confiance dans son prochain.
Abolition et désintégration
Abolir la peine de mort n’a rien d’un progrès.
Historiquement, cela relève de la domination coloniale.
Par jeu, nous pourrions poser la question suivante : quelle colonisation la France subit-elle lorsque la peine de mort fut abolie ?
Les Romains n’étaient pas les seuls, l’empire Ottoman faisait de même avec les Dhimmis. L’empire britannique interdisait aux Indiens comme aux Africains colonisés de pratiquer la peine de mort.
Les exemples sont légion dans l’antiquité de cette atteinte à la souveraineté ultime de l’exclusion définitive.
Carl Schmitt⁶ le dit très bien : “Le concept d’ennemi est le concept de l’autre, de l’étranger. […] Le droit de tuer l’ennemi est inhérent à la notion même de politique.” Cela est d’autant plus essentiel lorsqu’il s’agit de tuer l’ennemi de l’intérieur, celui qui renie par ses actes la communauté, renonçant implicitement à son appartenance.
Par conséquent, sans peine de mort, il n’y a plus d’appartenance à défendre, il n’y a plus de communauté à perpétuer, la justice est stérilisée, ne pouvant plus jouer son rôle sacré de préservation du collectif. Elle devient gestionnaire d’un troupeau anonyme, administrant par les méthodes quantitatives⁷ l’ensemble des individualités qui, ne pouvant se transcender dans le collectif, doivent trouver d’autres substituts pour faire corps. C’est là toute la diablerie du Modernisme, proposer en permanence des ersatz stériles pour se substituer à ce qu’il détruit.
Fait amusant, j’ai demandé à chatgpt de comparer le taux de natalité et les pays ayant aboli la peine de mort. Il y a une très forte corrélation entre baisse de la natalité et disparition de la peine de mort.
J’y vois une preuve que lorsque la société renonce à faire corps au plus profond de ce qui la constitue, elle se désintègre, contaminant tous les individus qui la composent, qui à leur tour inconsciemment métabolisent cette désintégration collective en renonçant à faire des enfants.
L’illustration la plus belle reste encore ce peuple de juges, peuple élu, dépositaire de la loi mosaïque, qui pendant 2000 ans ont vécu dans la frustration perpétuelle de ne pas pouvoir exercer leur justice, dans une diaspora empêchant de faire corps.
Rav Kook (Orot HaKodesh) exprime que la souffrance de l’exil n’est pas seulement l’oppression, mais l’impossibilité d’appliquer une justice sainte.
Midrash Rabbah sur Deutéronome 16:18 « Tu établiras des juges » : certains commentaires affirment que l’exil le plus douloureux est celui où Israël ne peut plus rendre justice par lui-même.
La colonisation romaine, et l’interdiction de la peine de mort en découlant, fut la principale cause de la désintégration du peuple hébreu, dont l’acte central fut la destruction du Temple.
Le même effet en France, où depuis 1981, l’État a cessé d’être souverain pour ne devenir qu’un rouage administratif d’un ordre globalisé post-national.
D’où toute la désintégration nationale, l’invasion migratoire, l’avortement généralisé, l’euthanasie en préparation.
Lorsque le souverain, c’est-à-dire celui qui peut faire mourir, renonce à faire mourir, il devient juste un vulgaire gestionnaire d’une administration désincarnée.
Il ne peut plus avoir de morale commune, puisque celle-ci présuppose qu’il existe un moyen de la faire appliquer, et d’exclure toutes celles et ceux qui la refusent.
C’est la disparition juridique de l’ennemi de l’intérieur. Donc il n’y a plus de frontières fondant la communauté.
« Le jour où un peuple ne sait plus qui il peut condamner, il ne sait plus non plus qui il doit protéger. Et lorsqu’il ne protège plus, il ne procrée plus. Il disparaît dans les limbes de l’histoire. »
Conclusion
En guise de conclusion, je n’irai pas par quatre chemins.
Je pourrais en dire davantage : les sources abondent, les perspectives aussi. Mais tout tient dans une intuition simple — et terrible.
Envisager l’abolition de la peine de mort comme un progrès, c’est déjà un symptôme de régression.
Régression intellectuelle, métaphysique, morale et éthique : celle que produit la modernité diabolique, qui inverse le sens du sacré en prétendant l’abolir.
Nous ne régressons pas seulement avant le christianisme, ni même avant l’Antiquité : nous régressons avant le sacré lui-même, dans un monde où la violence n’est plus transcendée, mais simplement administrée.
Les massacres contemporains — économiques, biologiques, identitaires — ne sont que les versions technocratiques de la barbarie. Elles tuent sans juger, et détruisent sans purifier.
Au-delà même de ces considérations, je conclus par ce que j’appelle le théorème de la stabulation :
Tout peuple renonçant à la peine de mort se condamne lui-même à mort.
C. Q. F. D.
« L’exécution des criminels est un acte de justice et de charité,
car elle préserve la société du mal et rend l’ordre au monde. »
— Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, q.64, a.2
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