posts
Milgram ou la pédagogie moderne de l’obéissance
Introduction : du fait scientifique à l’objet politique
L’expérience de Stanley Milgram, conduite au début des années 1960, n’a rien d’une découverte récente. Pourtant, elle fait depuis une quinzaine d’années l’objet d’une médiatisation massive et insistante : presse de référence, documentaires, émissions de grande audience, dispositifs pseudo-expérimentaux et relais coordonnés sur les réseaux sociaux.
Ce décalage temporel oblige à déplacer la question. Il ne s’agit plus de demander ce que démontre Milgram, mais pourquoi ce récit est aujourd’hui promu, et quels effets il produit sur une population ainsi « instruite ».
En adoptant un filtre issu de l’hypnose ericksonienne et de l’école de Palo Alto, et en posant comme postulat que ce qui est médiatisé dans les médias mainstream sert toujours le pouvoir, l’expérience de Milgram apparaît non plus comme un simple fait scientifique, mais comme un outil de structuration psychologique collective.
1. Déplacement de la faute : du sujet vers le système
Le premier effet de Milgram, tel qu’il est médiatisé, est la déresponsabilisation morale individuelle.
Le message implicite est clair :
Ce n’est pas l’individu qui est fautif, c’est la situation.
La violence n’est plus le produit d’un choix, mais d’un cadre. La culpabilité devient structurelle, impersonnelle, administrative.
Bénéfice pour le pouvoir : Un individu qui se vit comme déterminé par un système se perçoit moins comme acteur moral autonome et davantage comme exécutant.
2. Normalisation statistique de l’obéissance
La présentation récurrente des résultats de Milgram insiste sur un chiffre clé : la majorité obéit.
Ce qui est transmis n’est pas une alerte morale, mais une norme comportementale :
Obéir est le comportement majoritaire.
L’obéissance cesse alors d’être un problème éthique pour devenir un fait anthropologique.
Effet hypnotique classique : ce qui est majoritaire devient acceptable, ce qui est minoritaire devient suspect.
3. Marginalisation de la désobéissance
Dans le récit dominant, la désobéissance :
- est rare,
- exceptionnelle,
- souvent associée à des profils atypiques.
La résistance est tolérée comme figure morale abstraite, mais disqualifiée comme option réaliste.
Bénéfice pour le pouvoir : la dissidence est neutralisée non par la répression, mais par sa mise à distance symbolique.
4. Désactivation de l’identification au résistant
Un message non formulé mais omniprésent accompagne Milgram :
« Toi aussi, tu aurais obéi. »
Cette suggestion produit un effet puissant :
- elle empêche toute identification au désobéissant,
- elle désactive la conscience héroïque,
- elle installe une forme de fatalisme moral.
Il ne s’agit plus de se demander ce que je ferais, mais d’accepter ce que je ferais forcément.
5. Culpabilisation paradoxale sans issue
Milgram produit une culpabilité particulière :
- diffuse,
- sans responsable identifiable,
- sans possibilité de réparation.
Le sujet est à la fois :
- coupable en théorie,
- innocent en pratique.
Ce type de culpabilité est parfaitement stérile sur le plan politique : elle n’ouvre ni à la révolte, ni à la transformation.
6. Maintien du principe d’autorité
La médiatisation de Milgram critique l’autorité sans jamais en remettre en cause le principe.
Seuls sont interrogés :
- les excès,
- les abus,
- l’absence de garde-fous.
Le message implicite devient un double bind stable :
L’autorité est dangereuse, mais elle reste indispensable.
Résultat : l’autorité n’est pas rejetée, elle est technicisée et professionnalisée.
7. Naturalisation de la soumission
À force d’être répétée, l’expérience de Milgram cesse d’être une expérience. Elle devient une loi implicite du comportement humain.
L’obéissance n’est plus un choix :
- elle est présentée comme une constante biologique ou psychologique,
- presque comme une fatalité.
Bénéfice pour le pouvoir : ce qui est perçu comme naturel n’est plus politiquement contesté.
8. Prophétie auto-réalisatrice (lecture Palo Alto)
En expliquant sans cesse que :
- les individus obéissent,
- la situation domine la morale,
on fabrique les conditions mêmes de cette obéissance.
Le récit devient performatif :
- il décrit,
- mais surtout il programme.
Milgram fonctionne ainsi comme une prophétie auto-réalisatrice de la soumission.
9. Adaptation parfaite au pouvoir contemporain
Le pouvoir moderne n’est plus principalement coercitif. Il est :
- bureaucratique,
- procédural,
- technocratique,
- diffus.
Milgram fournit une justification idéale à ce type de domination :
- personne ne décide vraiment,
- chacun « fait son travail »,
- le système produit les effets.
C’est le récit exact des organisations contemporaines.
Conclusion : une pédagogie de l’obéissance excusable
À l’aune des postulats initiaux, la conclusion s’impose.
La médiatisation de l’expérience de Milgram ne vise pas à produire des individus vigilants ou résistants. Elle vise à rendre l’obéissance psychologiquement compréhensible, excusable et normale.
Elle permet :
- de dissoudre la responsabilité individuelle,
- de normaliser la soumission,
- de marginaliser la résistance,
- de préserver le principe d’autorité,
- et de prévenir toute dissidence intérieure avant même qu’elle n’apparaisse.
Milgram n’est pas enseigné pour inquiéter le pouvoir. Il est enseigné parce qu’il le stabilise.