La dictature de l’ersatz

Substituer le réel, capter la valeur, stériliser la vie

Une civilisation saine cherche à améliorer le réel.
La nôtre a trouvé plus rentable : le remplacer.

Nous ne vivons pas dans un monde “imparfait”.
Nous vivons dans un monde remplacé.

Remplacé par des fabrications artificielles :

  • monétisables
  • industrialisables
  • stérilisantes

Voilà l’ersatz : non pas le “moins bien”, mais le faux fonctionnel.
Pas une erreur. Une stratégie.


I — Définition opératoire : l’ersatz est un remplacement orienté profit

L’ersatz n’est pas une contrefaçon clandestine.
C’est une substitution officielle, normalisée, parfois même moralisée.

Le réel est remplacé parce qu’il est :

  • trop singulier (donc non scalable),
  • trop qualitatif (donc non mesurable),
  • trop incarné (donc non automatisable),
  • trop conflictuel (donc non “gérable”).

L’ersatz, lui, a une propriété magique : il se laisse administrer.

Le triptyque du faux fonctionnel

  1. Monétisable : il se facture, s’abonne, se package.
  2. Industrialisable : il se standardise, se copie, se déploie.
  3. Stérilisant : il maintient l’activité minimale tout en détruisant la fécondité (transmission, profondeur, durée, engagement).

L’ersatz maintient la société en mode dégradé sans déclencher d’alarme immédiate.
C’est le génie sombre du système : ça “marche”, donc tout le monde se tait.


II — Nominalisme contre réalisme : la fabrique conceptuelle de l’ersatz

Le réalisme part du réel : corps, situations, relations, exceptions, vécu.
Le nominalisme part des noms : catégories, modèles, scores, protocoles, KPI.

La dictature de l’ersatz est la victoire politique du nominalisme :

  • le nom remplace la chose,
  • la conformité remplace la vérité,
  • la métrique remplace la qualité.

Le réel devient un bruit de fond gênant.
Ce qui compte, c’est ce qui est :

  • déclarable,
  • auditable,
  • affichable,
  • certifiable.

On ne vit plus : on passe des contrôles.


III — Pourquoi l’ersatz colonise tout : l’économie de la substitution

Le pouvoir moderne n’a pas besoin de te convaincre : il a besoin de stabiliser.

Or le réel :

  • produit des conflits,
  • impose des arbitrages,
  • génère des responsabilités,
  • rend les coupables visibles.

L’ersatz fait l’inverse :

  • il pacifie par l’illusion,
  • il dissout la responsabilité dans la procédure,
  • il remplace la justice par la conformité,
  • il transforme les victimes en “usagers satisfaits à 3,7/5”.

Le réel exige du courage.
L’ersatz exige une carte bancaire et un clic.


IV — Cartographie profonde : les domaines de l’ersatz (au-delà des évidences)

Ce qui suit n’est pas une liste “large”.
C’est une anatomie : comment le faux remplace le vrai dans les organes vitaux d’une civilisation.


1) Nourriture : l’ersatz du vivant ingérable

L’aliment réel est local, saisonnier, variable, périssable. Donc pénible à gérer.
L’ersatz alimentaire, lui, est stable, standardisé, transportable, addictif.

  • Le goût est remplacé par des arômes.
  • La satiété par des textures.
  • La cuisine par des produits prêts.
  • La tradition par des labels marketing.

Le système ne nourrit plus : il calibre.
Il ne produit plus du vivant : il produit des surrogats consommables.

Et la stérilisation est double :

  • stérilisation biologique (corps fatigués, métabolismes cassés),
  • stérilisation culturelle (disparition des gestes, des recettes, des transmissions).

2) Temps : l’ersatz de présence

Le temps réel est plein d’épaisseur : silence, attente, ennui, maturation.
L’ersatz du temps, c’est l’occupation permanente.

  • “Optimiser” remplace “habiter”.
  • “Productif” remplace “vivant”.
  • “Scroll” remplace “contempler”.

Tu n’as plus du temps : tu as des flux.
Des notifications, des micro-stimuli, des urgences factices.

L’ersatz du temps stérilise la profondeur :
plus de maturation → plus d’œuvre → plus de pensée longue → plus de transmission.


3) Culture : l’ersatz de beauté

La beauté réelle demande :

  • du silence,
  • de l’éducation,
  • un corps disponible,
  • une attention longue.

L’ersatz culturel :

  • se consomme vite,

  • s’oublie vite,

  • se recycle à l’infini.

  • L’art devient contenu.

  • Le contenu devient engagement.

  • L’engagement devient monétisation.

Le résultat est propre : une société “cultivée” qui ne lit plus, ne regarde plus, n’écoute plus — elle consomme.


4) Amitié : l’ersatz de lien

L’amitié réelle coûte :

  • du temps,
  • de la loyauté,
  • des disputes,
  • des réconciliations,
  • des services rendus.

L’ersatz amical :

  • likes,
  • emojis,
  • “communautés” sans obligations,
  • “réseaux” sans fidélité.

Le lien est remplacé par un signal.

Le monde se remplit de relations sans dette, donc sans profondeur.
Or une relation sans dette n’est pas une relation : c’est une interface.


5) Politique : l’ersatz de souveraineté

La souveraineté réelle implique :

  • décision,
  • conflit,
  • responsabilité,
  • frontière claire entre gouvernants et gouvernés.

L’ersatz politique, c’est l’opinion manufacturée :

  • sondages,
  • éléments de langage,
  • indignations programmées,
  • débats de plateau.

On remplace la décision par la communication.
La justice par la procédure.
Le peuple par “l’opinion”.

La démocratie devient un décor : un théâtre où l’on vote pour valider un scénario déjà écrit.
Ersatz de peuple. Ersatz de choix.


6) Sécurité : l’ersatz de protection

La sécurité réelle est locale, concrète, incarnée (présence, voisinage, capacité de réponse).
L’ersatz sécuritaire est centralisé, technologique, mesuré.

  • caméras,
  • portiques,
  • badges,
  • dispositifs.

Plus il y a d’ersatz de sécurité, plus le réel se dégrade :
on compense l’absence de confiance par l’empilement d’instruments.

La sécurité devient une industrie, donc une rente :
elle ne cherche pas la paix, elle cherche la permanence du risque.


7) Écologie : l’ersatz de nature

Le réel écologique exigerait :

  • sobriété,
  • limites,
  • renoncements,
  • réagencement profond.

L’ersatz écologique propose :

  • des gestes symboliques,
  • des labels,
  • des compensations,
  • du greenwashing.

On ne change pas le système : on change le packaging.
Ersatz de responsabilité.


8) Travail : l’ersatz de compétence

La compétence réelle se voit :

  • dans le résultat,
  • dans la maîtrise,
  • dans la responsabilité assumée.

L’ersatz de compétence :

  • certifications,
  • process,
  • “bonnes pratiques” récitées,
  • conformité.

Le professionnel devient un récitant de procédures :
un clerc, pas un artisan.

L’entreprise devient une usine à preuves, pas une usine à qualité.

Et les “managers” adorent ça :
c’est la revanche éternelle des médiocres. Le KPI comme sceptre, la slide comme glaive, et la réalité comme nuisance.


9) Service client : l’ersatz de relation

Le service réel, c’est :

  • un humain,
  • une écoute,
  • un ajustement,
  • une responsabilité.

L’ersatz du service :

  • chatbots,
  • FAQ,
  • formulaires,
  • numéros de ticket.

On remplace l’aide par un labyrinthe.
On ne résout pas : on décourage.

C’est l’anti-service devenu norme : tu payes pour un dispositif conçu pour que tu abandonnes.
Ersatz d’assistance.


10) Santé mentale : l’ersatz de guérison

La guérison réelle implique :

  • sens,
  • relation,
  • parfois conflit,
  • souvent transformation du cadre de vie.

L’ersatz psychologique :

  • protocoles,
  • pilules,
  • slogans,
  • “résilience”.

On ne répare pas la cause : on apprend au sujet à s’adapter à l’inacceptable.

La résilience est souvent le dernier étage de l’ersatz :
le système abîme, puis exige que tu applaudisses ta capacité à survivre.


11) Spiritualité : l’ersatz de sacré

Le sacré réel exige :

  • silence,
  • ascèse,
  • rituel,
  • communauté,
  • transcendance.

L’ersatz spirituel :

  • coaching,
  • développement personnel,
  • “énergie” à la carte,
  • syncrétismes de supermarché.

On vend du sens en capsules.
Ersatz de verticalité.


12) Érotisme et amour : l’ersatz d’engagement (rappel + extension)

La rencontre réelle est risquée et irréversible : donc ingérable.
L’ersatz amoureux devient interface :

  • profils,
  • algorithmes,
  • choix infini,
  • comparaison permanente.

L’engagement est repoussé parce qu’il est stérilisant pour la plateforme :
un couple, c’est deux clients perdus.

L’amour devient UX.
Et la société devient plus seule, mais “connectée”.


13) Guerre et morale : l’ersatz d’héroïsme

Le courage réel coûte : peur, sang, dette, deuil.
L’ersatz héroïque :

  • posture,
  • slogans,
  • avatars,
  • indignation à distance.

On remplace l’acte par le signal.
Ersatz de vertu.


V — L’ersatz comme chaîne technique : comment on fabrique le faux

Il y a un procédé standard, presque industriel :

  1. Détruire la relation au réel
    (complexité, responsabilité, conflit deviennent “toxiques”).

  2. Introduire un modèle
    (score, label, protocole, norme).

  3. Rendre le modèle obligatoire
    (audit, conformité, accès conditionné).

  4. Monétiser l’accès au modèle
    (abonnements, certification, consultants, plateformes).

  5. Stériliser le reste
    (le réel non conforme devient marginal, illégal, ridicule, dangereux).

Le faux devient norme.
Le vrai devient exception suspecte.


VI — L’économie comportementale : l’ersatz de choix

L’homme rationnel (homo œconomicus) était une fiction commode.
Quand elle a craqué, le système n’a pas rendu la liberté au réel. Il l’a remplacée par une liberté d’interface.

Le nudging, c’est le choix ersatz :

  • tu “choisis” ce qui a été préparé,
  • tu “consens” à ce qui a été rendu inévitable,
  • tu “assumes” ce qui a été architecturé.

On ne gouverne plus par interdiction.
On gouverne par configuration.


VII — Contrat, consentement, résilience : la trilogie morale du faux

Contrat

Sacralisé pour effacer l’asymétrie.
Tu as signé, donc tu es coupable si tu souffres.

Consentement

Produit par l’environnement, puis brandi comme alibi moral.

Résilience

Le sommet : on te demande de devenir co-auteur de ta tragédie.
On ne corrige pas l’injustice, on corrige ta réaction à l’injustice.

Voilà la stérilisation parfaite :
le réel n’est pas résolu, il est intériorisé.


Conclusion — Une civilisation qui choisit l’ersatz choisit la stérilité

La dictature de l’ersatz n’interdit pas le réel.
Elle fait mieux : elle le rend inutile, coûteux, marginal, suspect.

Elle remplace :

  • la qualité par la conformité,
  • la relation par l’interface,
  • la justice par la procédure,
  • le sens par le récit,
  • le vivant par le gérable.

Une société d’ersatz peut durer un certain temps :
elle “fonctionne”.

Mais elle ne transmet plus.
Elle ne féconde plus.
Elle ne produit plus d’hommes libres — seulement des usagers conformes.

Et quand une civilisation remplace le réel jusque dans l’intime,
elle signe sa propre stérilité,
avec un beau label dessus.