Introduction
Je ne crois pas que le parcours de Soral, du FN à sa valorisation de Mélenchon, relève d’une simple contradiction ou d’un opportunisme tardif. Je crois qu’il a travaillé, depuis le début, à abolir la distance politique entre la droite nationale française et une fraction des populations grandissantes issues de l’immigration, en leur donnant un récit commun et une place dans le paysage politique français.
D’où parles-tu camarade ?
Première rencontre
1996, ma première rencontre avec Soral, c’est une émission sur France Info, ou France Culture, alors qu’il présentait pendant une longue émission d’une heure, son ouvrage fondateur “Sociologie du Dragueur”. Encore lycéen, dans un internat militaire, entouré de scouts d’Europe et catholiques traditionnels, l’impertinence du monsieur et ses provocations orales sur ce sujet préoccupant souvent les lycéens subissant les hormones, m’avaient alors rendu l’auteur sympathique.
Imaginer un dragueur avec un t-shirt d’Act-up à la sortie de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, effectivement, relevait du sport d’élite, voire d’esprit provocateur niveau olympique.
Voilà comment cette rencontre auditive, dans la voiture parentale, en route pour une excursion estivale vers un sommet des Alpes, fut le premier ancrage du monsieur dans mon esprit.
La question, toujours sans réponse, est pourquoi mon père n’avait pas changé de fréquence, vu la moue désapprobatrice que notre mère affichait au fur et à mesure de l’écoute.
Les années Fac
Quelques années plus tard, je suis en fac.
Au hasard du programme télévisuel, je retrouve ce monsieur, en train de détruire les chiennes de garde sur “C’est mon choix” et régulièrement invité chez Ardisson le samedi soir, à un horaire coïncidant avec mon propre emploi du temps du week-end.
À nouveau, ce sens de la formule brève, percutante, défonçant les lieux communs et la pensée unique en cours de diffusion intégrale, renforce le capital sympathie du personnage.
Ce qui m’irritait depuis longtemps, ce que je nomme l’hypocrisie bourgeoise, dont j’étais l’observateur quotidien depuis des années, prenait enfin des claques, face à ce qui me paraissait le réalisme sociologique soralien que j’associais naïvement au bon sens populaire.
Appeler un chat un chat, arrêter de faire la vierge effarouchée, et oser ouvrir les yeux sur la réalité par refus de se réfugier dans l’idéologie, voilà ce qui me plaisait chez lui.
J’ai toujours eu un souci avec les autorités, lorsqu’elles sont illégitimes. Voir un impertinent taper dans la fourmilière et faire vaciller de leur piédestal les icônes de la bienpensance était ce qui m’attirait le plus chez Soral.
Le canapé rouge
Quand en 2010, Alain commença cette chaîne YouTube et ses émissions régulières assis sur un canapé rouge, j’étais déjà conquis.
De toute cette période, le moment le plus cocasse est cette anecdote en 2013 au boulot. Je défendais une posture quelque peu radicale sur un sujet quelconque appuyant mes propos en citant Soral. La quasi-intégralité du groupe de petits bobos parisiens biberonnés au Petit Journal s’offusquèrent abondamment devant ma source nauséeuse. Jusqu’au moment où un collègue sépharade fit aussi son coming out et expliqua au groupe que Soral avait raison.
Par la suite je deviens membre d’E&R, je sponsorise AS pour avoir accès au contenu premium, j’assiste à plusieurs reprises aux assemblées générales et je reçois gratuitement les dernières nouveautés de Kontre Kulture, en remerciement de mes contributions.
Tout ceci prend fin en 2019 pour les raisons que je vais développer dans la suite de cet article.
A la rencontre de Notre Seigneur Jésus Christ.
orthodoxie et catholicisme.
Parallèlement à ma fréquentation d’E&R et du maître du logos, j’ai aussi un parcours personnel m’ayant emmené en Russie.
Le miracle russe pour ma part, fut de renouer avec la foi, en tombant en pleurs lors d’une visite d’une petite chapelle du côté de Borodino, lors d’un stage de systema en 2008. Après plusieurs séjours en Russie, j’essaye tant bien que mal de trouver ici en France une offre orthodoxe, car à l’époque j’y voyais le chemin de ma rédemption personnelle.
Finalement, je n’ai pas trouvé de lieu après des années d’errements.
Cependant, je rattrape ce que des années de catéchisme désuet suivi d’une grosse décennie d’athéisme ont créé d’ignorance sur la foi, la théologie, le catéchisme, l’histoire de France et de l’Occident chrétien.
En ceci, Monsieur K officiant chez E&R a été un facteur essentiel, en particulier en me faisant découvrir Arnaud Upinsky, et son livre phare “La Tête coupée ou le secret du pouvoir”.
Je passe donc du client captif d’E&R et des conseils de lecture de Soral, à une posture active de recherches personnelles.
La lecture de La Tête coupée est un pivot total dans ma vie, éclairant tous les angles morts que j’arrivais à détecter chez Soral sans jamais trouver matière à les résoudre.
Upinsky connaît alors un renouveau médiatique avec l’épisode des Gilets Jaunes et ses nombreuses interventions avec le SPL. Il exprime un catholicisme de combat, celui de la Vérité. À cent mille lieues des hérésies chrétiennes que Soral fait siennes.
Cela renforce ma prise de distance, d’autant plus que quelque chose me saute aux yeux : jamais E&R ni Soral ne parlent d’Upinsky (ni de tant d’autres comme Kevin MacDonald par exemple).
Ceci peut se comprendre, car la lecture de “Comprendre l’époque” révèle une pâle réécriture du livre d’Upinsky (au format synthèse de lecture), sur la thématique du nominalisme de la techno-structure globaliste et la dictature des nombres.
Cela serait dommage de porter atteinte aux ventes de l’auteur, en exposant la source principale de ce résumé de lecture très superficiel ne bluffant que les gogos.
rupture définitive
Rappelons-nous 2010-2015, la grande période de la convergence eschatologique entre musulmans et chrétiens promue par Soral avec l’aide du Cheikh Imran Hosein.
Bien entendu, pour un catholique zombi que j’étais à l’époque, je suis tombé dedans. D’autant plus que je venais d’arrêter de lire quotidiennement FDESOUCHE pour cause d’ulcère à l’estomac.
Le principe de réconciliation entre différentes expressions conservatrices séduit, tant l’adversité progressiste détruit tout par la déconstruction permanente.
Mais plus j’approfondissais mon apprentissage du catholicisme, plus je me rendais compte que la convergence eschatologique m’était étrangère et finalement une supercherie.
En premier car la fanatisation sur l’Apocalypse est essentiellement le fait de sectes hérétiques protestantes et dérivées. L’Église, elle, a toujours enseigné la primauté de la petite eschatologie, celle de notre mort terrestre et notre présentation devant notre Créateur pour notre jugement personnel.
En teneur, c’est mon propre salut que je dois obtenir par la grâce de Dieu notre Père, reléguant les considérations de la fin du monde à des divagations secondaires.
En étudiant l’histoire de l’Eglise, on découvre alors que depuis 2000 ans, l’eschatologie et l’apocalypse ont essentiellement été utilisées par des charlatans pour s’assurer d’emprise mentale sur un marketing de la fin du monde. Ce que faisait Soral n’avait rien de nouveau. On pourrait dire que c’est vieux comme le monde.
J’ai fini par comprendre que la convergence eschatologique n’était pas seulement une erreur religieuse. Elle remplissait une fonction politique : permettre à des catholiques de tradition et à des musulmans conservateurs de se reconnaître dans une même histoire de décadence, de menace et de salut.
Par ailleurs, ses mœurs objectivement se révélaient contraires à ses prétentions chrétiennes.
Je commençais à y voir beaucoup plus du catharisme crasse pour qui a étudié la chose.
Le marcionisme débile de Laurent Guyénot, la gnose kabbalistique d’un Jovanovic, l’encratisme d’une Claire Séverac ou celui des jus de légumes de Thierry Casasnovas, rien de catholique autour de Soral.
Et encore moins chez Soral, malgré ses fameuses humanités catholiques au collège Stanislas selon ses propres dires.
Tout cela finalement, me pousse vers le Christ et la Vérité. Et m’éloigne mécaniquement d’E&R et Soral.
Mélenchon je t’aime.
Election 2022
La campagne 2022 fut une sorte de révélation.
Soral déclare enfin sa flamme pour Mélenchon, après l’avoir critiqué et disqualifié en 2017.
Pour rappel, la raison principale est la rupture totale avec la bêtise de Marine le Pen, et parce qu’au final la LFI est le parti le plus blanc, hétérosexuel du paysage politique.
Derrière ce coming out LFiste, se cache à mon sens toute la manipulation soralienne, celle qui prend racine dès les premiers épisodes en 2010 du canapé rouge.
Légitimisation politique
Les populations immigrées, et descendants d’immigrés venus principalement du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, souffraient, depuis leur arrivée dans les années 70, jusqu’au début des années 2000, d’une certaine réserve compréhensible dans la vie politique française.
Cette réserve est compréhensible, quand effectivement on se sent de passage sur un territoire étranger, et que l’on sait qu’à la fin d’une carrière se profile une retraite bien méritée dans son pays d’origine, enrichie des fruits du travail, proches des siens.
Les chiffres des enterrements d’immigrés maghrébins des premières générations sont éloquents à cet égard : seuls 15 % à 20 % de ceux-ci sont enterrés en France. Entre 80 % et 85 % d’entre eux sont rapatriés vers leur pays d’origine pour y être inhumés.
Entre le niveau d’instruction relativement faible, et ce sentiment de ne pas appartenir à la terre sur laquelle on travaille, l’immigré naturalisé s’intéresse peu à la politique. A part à la marge.
A cela s’ajoute aussi la préservation d’une conscience active de leur origine familiale, religieuse ou nationale.
Ils sont là pour vivre, gagner leur croûte, sans trop faire de vague. Ce qui se comprend parfaitement.
Cependant, le mondialisme, ou le cosmopolitisme, eux veulent détruire les nations. Le risque de réactions face à ce projet concret est d’abord politique.
Il faut donc détruire ou stériliser toute réponse politique.
Soral dès lors devient un élément clé dans cette opération.
Le vivier allogène de voix
Comment détruire cette timidité catégorielle ?
Il existe un parti rassemblant en France, la vieille France, celle de Saint-Louis, celle de Poujade, celle du bon Français enraciné depuis 50 générations dans sa petite vallée rupestre, celle des nobles défraîchis rêvant du retour du roi. Celle de cette France rance et raciste qui continue d’exister et de crier à leur légitimité par leur lignée sanguine et leur atavisme construit sur plus de 1 000 ans sur les mêmes terres.
Niveau légitimité territoriale et temporelle, ce sont les meilleurs clients.
Imaginons maintenant, cette construction transhumaniste, cette expérience de l’homme nouveau du marxisme, que d’associer l’immigré fraîchement débarqué avec cette population du parti le plus raciste de France (selon les standards cosmopolites).
Ça ferait littéralement péter des digues. D’un coup cette réserve disparaît, Mohammed sort sa carte d’électeur et glisse son bulletin de vote au nom que Clotilde et lui ont en commun les valeurs traditionnelles du patriarcat et de la convergence eschatologique.
Voilà comment le FN a été l’idiot utile de la légitimisation du vote allogène dans la politique française. Par l’entremise de Soral.
Le bénéfice était double, intégrer des allogènes dans les troupes du FN permettait de briser l’image raciste, tout en légitimant les allogènes dans la parole politique.
D’ailleurs Soral ne s’est pas arrêté à cela.
Le trucage des cotes dans les matchs de boxe
Dans l’économie de l’influence et de l’attention, donc l’économie politique, un élément essentiel est cette capacité à construire artificiellement une cote, une légitimité.
Lorsqu’on veut lancer un nouveau poulain, il faut fabriquer des matchs retentissants avec des vieilles figures déclinantes mais ayant encore suffisamment de crédit. Quitte à truquer les matchs. De la sorte le poulain voit sa cote gonfler artificiellement. Au profit des bookmakers qui eux s’enrichissent toujours.
Quelle est l’utilité de déblatérer des heures sur une Houria Bouteldja, encenser un Kémi Séba, ou encore s’étaler longuement sur Rama Yade ou Sibeth Ndiaye ? Sans oublier Taubira et tant d’autres encore.
Passer de Maurras, pour ensuite casser du sucre sur Bouteldja et son indigénisme, en communication c’est les mettre au même niveau. C’est légitimer le second par le sérieux du premier.
Voilà tout le procédé manipulatoire de Soral. Pendant 10 ans au moins, il a fabriqué artificiellement, depuis son canapé rouge, la cote politique de tout un tas d’allogènes qu’on pouvait jusque là minimiser par leur double nationalité.
Sélectionner une figure issue de l’immigration ou associée à une cause identitaire.
L’inscrire par association dans la grande histoire nationale qu’il “analyse”.
La tonalité des propos n’a pas d’influence sur le fait qu’en parler inscrit cette figure comme un acteur politique, et non comme un objet extérieur au débat.
Le public lui, quel que soit son camp, valide par l’écoute le rôle de chacun, quand bien même le débat soit totalement factice, artificiel.
Le procédé est systématique, répété jusqu’à la nausée.
Sous couvert d’instruire les prolétaires, il construit l’identité du prolétaire. Il devient l’arbitre du débat politique qui, sans en avoir l’air, fabrique les cotes et légitimise la parole.
Il distribue les bons et mauvais points, tout en occultant qu’il décide qui fréquente sa classe, ce qui est le message non verbalisé manipulatoire.
Le culot jusqu’au-boutiste
“Les musulmans n’ont aucun pouvoir politique”, répète inlassablement Soral, depuis 20 ans.
Rien de plus faux. Quiconque a vécu en France depuis 1980, est perpétuellement pris en tenaille par le sujet de l’immigré musulman. Le sujet occupe une place centrale polarisant toute l’actualité, sur le voile à l’école, sur le conflit israélo-palestinien, sur le terrorisme, sur la viande halal, sur la laïcité, sur l’invasion migratoire, sur la condition des femmes…
C’est une véritable colonisation cognitive quotidienne et massive depuis presque 50 ans.
Impossible d’y échapper. Même Soral n’y échappe pas, puisque ces sujets constituent la très grande majorité de ses interventions dans un marketing politique conflictuel permanent.
C’est ça le pouvoir politique, définir le cadre des débats.
Conclusion
Je ne prétends pas avoir de preuve d’une mission cachée.
Je constate en revanche une constance : la volonté d’union autour d’un récit mythologique conservateur traditionnel commun, entre les fanges les plus extrêmes de la droite et le conservatisme socioculturel de certaines factions issues de l’immigration.
J’observe les bénéfices politiques des seconds par la montée en puissance de leurs voix dans le paysage politique et la participation électorale au bénéfice très majoritaire de Mélenchon et de la LFI.
Ce qui suggère l’idée que tout cela était prémédité et cousu de fil blanc. Ce n’est pas un effet secondaire ou d’aubaine.
Un dernier élément nourrit mon hypothèse : ces dernières années, Soral a pris ses distances avec une partie du public immigré qu’il avait longtemps cherché à séduire. Ce revirement peut se lire de plusieurs façons. J’y vois, pour ma part, le refus d’assumer la conséquence politique de son propre dispositif : avoir contribué à politiser, dans un registre national-conservateur de droite, des publics qui ont ensuite trouvé chez Mélenchon et la LFI leur débouché électoral dominant.
Le plus paradoxal est que, tout en professant une approche républicaine ne reconnaissant aucune communauté politique autonome, Soral a contribué à consolider un vote fortement structuré par l’appartenance musulmane et par un sentiment d’identification collective. Non pas en promettant une reconnaissance séparée, mais en offrant à ce public une voie d’entrée dans le récit national et dans le conflit politique français.